Un patrimoine culturel

par Agnès Antoir, 1999

Vingt ans ! Que reste-t-il de nos années Vollard… ? De grands et de petits moments de complicité avec ses plaisirs et ses surprises. Tant de créativité a définitivement bouleversé le paysage théâtral et pour tous ceux qui ont suivi la troupe Vollard dans tant de lieux divers, chaque spectacle a révélé un peu de l’âme réunionnaise. Au fil du temps s’est écrite l’épopée théâtrale de l’île de La Réunion qui fait désormais partie de notre patrimoine culturel.

né sous le signe d’Ubu

Il y a vingt ans, Emmanuel Genvrin ébouriffait Ubu Roi sur les planches sudistes du Tampon, en soulignait déjà les créolismes et s’emparait du nom de Vollard, le marchand de tableaux réunionnais le plus parisien,ami de Jarry, pour en faire le patronyme de la jeune compagnie qu’il créait alors. Nouveau jeu, nouveau style d’écriture dramatique, Vollard faisait irruption dans le monde culturel insulaire, avec une insolence ubuesque qui ne l’a pas quitté et a atteint son apogée avec un Ubu Colonial provocateur, synthèse de Jarry et de Vollard à la manière de Genvrin, appliquée à la Réunion des années quatre-vingt-dix. Ce qui lui a valu probablement, ces dernières années quelques coups de bâtons peu amènes…

boulevard créole

Mais revenons à la création du Théâtre Vollard en 1979.Qu’apportait cette jeune compagnie ? À la fin des années soixante-dix, un théâtre conformiste « importé » prévalait dans les milieux aisés à côté d’un théâtre populiste dit « créole » parce qu’il mettait en scène dans le style du théâtre de boulevard, des situations de la vie quotidienne : mariages, cocuages, rapports entre Créoles des Hauts et Créoles des Bas. Le parler créole fonctionnait seulement comme ressort comique, facteur à la fois d’identification et de distanciation. Par ailleurs, une école de théâtre dépendant du tout puissant Crac (Centre réunionnais d’action culturelle) formait des comédiens amateurs à un jeu réaliste et conventionnel. Bref, le théâtre ces années-là, ronronnait, réservé à une élite, intellectuelle et bourgeoise.

fête masquée

Dans ce contexte figé et bipolarisé, le Ubu roi décapant d’Emmanuel Genvrin surprit le public. La mise en scène rappelait les grandes heures du théâtre métropolitain, le style de Mnouchkine. Inventive, dynamique et gaie, elle utilisait des masques inspirés de la comédie italienne ou de la tradition africaine, un maquillage appuyé, des costumes caricaturaux. La gestuelle outrée dans le style commedia dell’arte au début, l’alternance de scènes burlesques avec des tableaux émouvants, danse, musique et chanson en live, participation du public, correspondaient à une conception festive et spectaculaire du théâtre. Cette recherche a cependant beaucoup évoluée en vingt ans.

acteurs fétiches

Les personnages ont perdu leurs masques qui réapparaissent parfois comme un clin d’œil, suggérant fantasmes ou mythes, théâtre dans le théâtre. Le jeu des débuts, appuyé, composé de lazzi, mimes et pantomimes s’est peu à peu affiné, psychologisé. Des acteurs de caractère comme Arnaud Dormeuil sont devenus des vedettes publiques, acteurs fétiches de la troupe. Des comédiens métropolitains ou francophones ont apporté une autre approche, dans le style actor’s studio.

atmosphères

Restent toujours la danse, le chant et la musique omniprésents et de plus en plus travaillés puisque Emmanuel Genvrin exige de chaque comédien qu’il soit aussi musicien. Vieux rêve de théâtre total et d’opéra ! La musique sur scène procure une qualité d’émotion irremplaçable. Jean-Luc Trulès, fondateur du groupe Tropicadéro, s’est vite imposé comme le grand créateur de la musique originale des pièces, proprement réunionnaise (ségas, maloyas) ou d’inspiration africaine, rock ou jazzy. Cette priorité accordée à la musique depuis les chants madécasses poignants de Marie Dessembre jusqu’aux folles chansons de Votez Ubu Colonial, en passant par des formes de comédies musicales, s’affirme encore maintenant comme la spécificité du Théâtre Vollard : c’est d’abord la beauté des chœurs et des tableaux qui a créé une atmosphère particulière aux spectacles de Vollard à côté d’une musique gaie et polissonne. Qui ne se souvient de la voix fragile de Jasmin s’égrenant dans la nuit de la gare de la Grande Chaloupe ou de la puissance des chœurs de Millenium ?

scènes

La scénographie toujours innovante, s’est sophistiquée avec la participation à partir d’Étuves d’Hervé Mazelin,compagnon de théâtre d’Emmanuel Genvrin : plateau circulaire pour Tempête, cirque pour Marie Dessembre, cabaret avec orchestre et punch servi aux premières tables pour Nina Ségamour,gradins du théâtre utilisés comme décor dans Étuves et fête républicaine reconstituée dans la cour du vieux Cinérama de La Possession avec repas servis à l’entracte. La recherche sur l’espace scénique a atteint une forme de perfection dans la mise en scène de Lepervenche investissant spectaculairement tout l’espace de la gare désaffectée de La Grande Chaloupe.
public acteur
Le travail sur les lieux a favorisé aussi la participation active du public. D’abord surpris dans Tempête par l’entrée d’acteurs et de marionnettes géantes dans la salle, puis invité à monter sur scène pour danser ou serrer la main d’un personnage dans Nina Ségamour et Étuves,le spectateur est incité à prendre part au jeu, provoqué et pris à partie par les acteurs, obligé à prendre son ticket de rationnement ou à voter,devenant assemblée sportive, politique, révolutionnaire, contraint à se déplacer. Public acteur, public décor, public conquis par le sens de la fête qui a assuré le succès de la compagnie.

le créole au théâtre

Quant à l’utilisation du créole, il a fait l’effet d’une dynamite en 1981pour la première grande création, car il n’était plus une référence plaisante et grotesque mais un parler naturel. L’hostilité, alors, d’un certain public au Théâtre Vollard provenait de l’incongruité, selon lui, de l’usage du créole sur scène, réservé au quotidien, banni des écoles et de l’expression artistique, sentant trop la revendication indépendantiste — débat encore d’actualité mais bien émoussé par la généralisation, voire la systématisation qui en a été faite par la suite dans toutes les formes artistiques,à revendication fortement identitaire. Si Tempête était émaillé d’expressions locales, la plupart des pièces écrites par Emmanuel Genvrin ensuite sont en créole, les répliques en français réservées au « pouvoir », passant de façon réaliste d’une langue à l’autre. Le Théâtre Vollard a contribué, avec aussi le travail tout en nuances de Pierre-Louis Rivière, co-metteur en scène de la compagnie,à révéler les qualités poétiques du créole, langue métaphorique,porteuse d’émotions et sa puissance souvent comique dans la saveur crue et imagée des dialogues. Les répliques des grosses mères de Nina Ségamour restent par exemple un morceau d’anthologie. Le Théâtre Vollard a ainsi participé fortement à ce mouvement intellectuel et culturel qui a donné au créole ses lettres de noblesse. En tout cas, qu’il soit Réunionnais, Zoreil ou Métropolitain,le spectateur savoure cette richesse linguistique.

style

Vollard a donc imposé un style, souvent pillé, parfois maladroitement imité il y a une dizaine d’années par des troupes naissantes, issues,il est vrai pour un certain nombre, de son vivier d’acteurs. Mais c’est surtout dans l’écriture des créations personnelles d’Emmanuel Genvrin que s’élaborait une nouvelle dramaturgie proprement réunionnaise. La nouveauté est sans conteste l’inscription de ses sujets dans la réalité sociale et culturelle de l’île et la mise en scène de son histoire. C’est la première troupe à avoir revendiqué aussi fortement sa réunionnité en même temps que les groupes musicaux de Ziskakan et Danyel Waro. Le choix d’Ubu Roi pour ses débuts puis de Tempête dans la version d’Aimé Césaire était déjà des clins d’œil significatifs : abus de pouvoir, rapports maîtres-esclaves, mélange des races, lutte contre un pouvoir sclérosé et paternaliste, mythologie liée à la « tempête » (le cyclone), tous ces éléments avaient séduit le jeune metteur en scène du Tampon, par analogie avec La Réunion. Mais il avait d’autres exigences, le public d’autres attentes .La mise en scène de grands auteurs paraissait à ce moment-là trop étrangère au contexte réunionnais. Pour ce psychologue de formation, passionné d’histoire, l’Ile de la Réunion constituait en effet une source d’inspiration très riche. Avec Marie Dessembre, création originale, une étape décisive a été franchie. Écrite pour la première célébration de l’abolition de l’esclavage en 1981, cette pièce qui racontait l’histoire d’une nativité un 20 décembre 1848, présentait la société réunionnaise dans ses origines et les profondeurs de son inconscient collectif : héritage de l’esclavage, racisme latent,la maternité triomphante et la paternité non assumée. La théâtralisation d’un drame passé enfoui au cœur de l’âme réunionnaise, souvent refoulé parce que ressenti comme honteux ou humiliant et les références humoristiques aux événements de 1981 (changement de gouvernement non plébiscité à La Réunion, jeux politiciens, retournement de vestes) provoquèrent à la fois émotion et rires chez le spectateur.

archétypes réunionnais

De la Révolution française et des prémices de l’Abolition de l’esclavage, jusqu’à l’histoire finalement récente de la départementalisation,avec ses héros Lépervanche et Raymond Vergès, c’est avec toute l’histoire de leur île que les Réunionnais ont renoué grâce à Emmanuel Genvrin. Aucune reconstitution réaliste, il s’agit plutôt d’un perpétuel va et vient entre l’histoire ancienne et l’histoire contemporaine, par allusions et superpositions habiles et malicieuses. Point de psychologie individualiste non plus des personnages mais des sortes d’épures de personnalités historiques,le résultat d’amalgames et d’archétypes. L’enjeu est plutôt de saisir les constantes et les non-dits de l’âme collective réunionnaise. Dans cette recherche, d’ailleurs Pierre-Louis Rivière a apporté une contribution subtile. Avec humour, distance critique et complicité affectueuse à la fois, l’un et l’autre ont osé aborder des sujets sensibles, toucher à des tabous, extirper des secrets.

contradictions insulaires

Le Théâtre Vollard nous a donné à voir une Réunion, lourde de son passé esclavagiste et colonialiste, une société de contradiction où se côtoient riches privilégiés et pauvres gens, cultivés et analphabètes, profiteurs et délaissés du progrès, où s’enchevêtrent sentiment d’infériorité et extrême fierté, attirance et haine du zoreil, où le sens de l’honneur fait vite basculer dans le crime. La femme y joue un rôle primordial. Les Nina, Colandie ou Paola, héroïnes d’une soirée restent en nous, porteuses de tristesse et de rêve,de courage et d’espoir. Plusieurs pièces révèlent l’affrontement parfois douloureux de l’attachement à l’insularité et du désir de fuite, le heurt des traditions, des superstitions et des modes importées, l’attrait pour le fonctionnariat et le prestige de la voiture. Et par dessus tout l’amour de la danse et de la musique, la gaieté qui camoufle la violence sous-jacente. La célébration, enfin, du métissage avant que ce terme n’appartienne aux discours obligés. C’est de ce mélange d’histoire présente et passée, d’analyse sociologique et psychologique, de gravité et d’humour qu’est constitué le théâtre d’Emmanuel Genvrin. Et le public l’a bien compris qui a dépassé le cercle fermé des initiés et s’est déplacé en famille pour aller faire la fête chez Vollard et retrouver son histoire.

de la personne au personnage

Avec Lepervenche, les sujets se sont politisés plus nettement,les références à l’époque contemporaine qui ont toujours parasité ironiquement les pièces inscrites dans une histoire passée se sont faites plus précises jusqu’à se déchaîner dansVotez Ubu Colonial. Ainsi, né sous les auspices de dérision et de révolte de Jarry, le Théâtre Vollard a-t-il gardé l’esprit et les thèmes de son inspirateur : une satire sociale et politique mordante, la caricature de la bourgeoisie égoïste et stupide, l’antimilitarisme, la moquerie de l’administration, la dénonciation du matérialisme et des jeux du pouvoir et de l’ambition. Leur traitement par le grotesque de l’exagération, la simplification des personnages ont perpétué la conception Jarry que de la dramaturgie qui propose à l’acteur de dépouiller la personne au profit du personnage. Même la personnalité de Genvrin rappelle celle de Jarry, provocateur, révolté, anarchisant, débusquant impitoyablement la bêtise de ses contemporains avec une sorte de cruauté enfantine. Ainsi, inspiré de la réalité historique et sociale de l’île, imprégné de sa mythologie, le théâtre d’Emmanuel Genvrin se saisit aussi bien des traits de caractères avoués voire déjà caricaturés que des malaises profonds, indéfinissables et plus ou moins refoulés. Par les images fortes qu’il porte sur scène, il met à vif l’âme réunionnaise. Il en a écrit une forme d’épopée, héritage culturel indéniable et le public qui l’a applaudi, s’est reconnu en lui. Là sont la force et le talent de son créateur. Il n’est donc pas étonnant que se drape autour de ses créations et de sa personne toute une rumeur d’intérêt, de rejet ou d’amour.
Au seuil du millenium, l’émergence d’un nouveau théâtre créole et francophone, bien vivant, témoigne de ce qu’on a pu appeler« l’effet Vollard », depuis 20 ans.

Agnès Antoir

Professeur agrégée et plusieurs années « experte » en théâtre auprès de la Drac, Agnès Antoir tient un rôle important dans la vie du Théâtre Vollard, comme secrétaire d’association depuis 1982. Son mari Boby est le photographe et le régisseur lumière des débuts de la compagnie, puis le fondateur du Cri du Margouillat, la revue de bandes dessinées de Jeumon. Agnès tiendra des petits rôles et coordonnera d’année en année les actions du théâtre en milieu scolaire.

 
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