Emeutes, chorégraphie d'une vie bricolée

par Pierre-Louis Rivière, in "Akoz/espace public", 1998

La société réunionnaise est une société où l’on parle peu, où la parole est murée dans un mutisme continuel. L’histoire de l’île y est pour quelque chose, les origines rurales et paysannes aussi. On ne doit pas s’y tromper, les paroles proférées, le bavardage incessant n’est qu’un brouillage de surface, bruyant, il masque mal l’impuissance à dire, il ne dit rien de ce qui est important. Il faut les extrémités violentes de l’alcool, des dérangements du cerveau pour voir s’échapper un peu du discours intime, la parole vraie, encore s’exprime-t-elle par des vociférations désordonnées ou par des cris. Dans ces conditions, le texte théâtral, s’il peut rendre compte de ce brouillage, du désordre des relations domestiques, reste nécessairement extérieur (à moins d’être totalement artificiel, ou plus proche du roman, de la narration, du monologue intérieur que du théâtre et de son présent vivant), et la parole intime ne s’y exprime guère qu’à l’occasion des crises, comme paroles délirantes.

la parole du corps réunionnais

Il y a un autre discours qui jaillit des profondeurs, directement, brutalement,qui dit vrai sans la médiation du langage, c’est le discours du corps. Le vrai commerce se situe là plutôt que dans les paroles. Dès lors, la lecture de la pièce doit être faite en ayant à l’esprit la place que devront prendre les corps, leur confrontation. Une véritable chorégraphie est à lire maillée au texte parlé, et c’est de ce maillage là qu’émerge un peu de vérité. Il s’agit d’abord de rendre compte de ce langage lacunaire, en lambeaux, qui est notre quotidien, et la forme d’écriture que j’ai choisie ici ne vaut pleinement que liée à une écriture du mouvement des corps, quasi chorégraphique.

la chute

Au-delà de la recherche esthétique, il y a le besoin de parler de quelque chose de plus essentiel qui est inscrit profondément dans la société d’ici, où un regard, un déplacement dans un territoire, une proximité particulière peut provoquer brusquement la violence. On en vient peu à la parole, mais le plus souvent aux mains, au corps à corps. Un corps très bavard de douleurs diverses, un corps qui tombe souvent, malade, enceinte, et que l’on finit par jeter de désespoir. Autant de « mouvements » du corps qui transparaissent à leur tour dans le langage parlé : on n’est pas frappé d’une crise d’épilepsie, on tonm krize, une fille facile donn lo kor, une dispute est un ralé-poussé, on ne se décourage pas, on larg lo kor, on ne se suicide pas, on zèt son kor. Il y a quelque chose d’inquiétant dans ce langage où revient toujours à propos du corps, le vocabulaire de la chute, de l’attirance vers le bas (vers le péché, la déchéance aussi), où la mort n’est jamais très loin, où la conscience est vive qu’elle s’inscrit dans le corps même (alé o kor ou alé o mor pour aller à la veillée mortuaire), que les deux mots peuvent quelquefois se confondre.

le Chaudron, laboratoire marron

Le Chaudron est le laboratoire marron de la société réunionnaise, où se bricolent à l’aveuglette les identités nouvelles sur les débris de notre jeune histoire commune de douleur et de violence, déglinguée, brisée. Là se maillent lambeaux de mémoire ancienne aux couleurs encore vives, bribes de tradition au sens perdu et copies dérisoires des modèles « nouveaux » largement diffusés par d’habiles faussaires. Là se montent, de guingois, de frêles constructions mentales, toujours menacées d’effondrement, générant tantôt des comportements pittoresques, qui ne cessent de faire rire, tantôt la violence aveugle de l’émeute.

majorité marginale

Il me semble vital de comprendre, d’observer les désordres, de reconnaître ceux là, la « majorité marginale », qui, dans l’univers bétonné des quartiers nouveaux, chapardent, assemblent, rafistolent, malgré l’effacement des repères, tentent désespérément de se fabriquer une identité digne, collages de fortune, incertains et bigarrés, nécessairement bidonvillesques, luxuriants et tragiques. Identité fragile, séparée, jamais commune, empêchée d’être commune, à cause des violences passées, de la peur permanente de l’autre et d’une vision du monde imposée qui dévalorise ou exclut les solidarités. D’un côté la pauvreté chronique, mais aussi l’appartenance à la « cour », les solidarités kagnardes ; de l’autre les injonctions harcelantes de la consommation, la multiplicité des messages publicitaires, la multiplicité des objets proposés, qui « brouillent la vue », les modèles virtuels aliénants, l’exaltation d’une sauvagerie chic. D’un côté la lenteur, le plaisir de la lenteur, mais aussi la société arrêtée, l’impossibilité de « bouger », d’être dans le mouvement ; de l’autre les injonctions pressantes de la vitesse, une société qui avance, qui bouge sans cesse, les mirages du temps réel négateur de la mémoire. Tiraillée sans cesse entre ces bords contradictoires, une société entière, la majorité marginale des quartiers, tonm kriz et met le feu à la ville.

le corps donné

Le présent est difficile, avec ce constat terrible, par exemple, que l’équivalent du mot « générosité » s’est perdu en créole, et que le français qui a cours ici, n’en connaît plus le sens. Inquiétant langage encore dans lequel le verbe « donner », dont on ne veut (ou ne peut) être le sujet, ne parle le plus souvent que de violence ; où il n’y a guère que les coups que l’on donne, ou bien son corps, encore dans ce don-là, voit-on plutôt l’acte de la putain, qu’une possible générosité féminine. Il y a, caché derrière les mots, le poison lent de notre histoire violente, faite de déracinement, de dislocation des communautés, de servitude, qui a peu à peu cassé les solidarités, et puis le désir désespéré de reconnaissance, avec ses effets insensés et cocasses, d’une population qui reste majoritairement marginale. Les paroles divaguent (le sens est toujours à chercher dans ce qui l’environne, créant ainsi un langage du malentendu permanent) et la parole, ne s’ancrant plus nulle part, perd toute valeur dans un environnement d’impérialisme culturel qui exalte le calcul, les éthiques de circonstances, aux dépens de toute vraie morale.

 
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