Jeumon, le brassage social

par Emmanuel Cambou

Acte du colloque " les nouveaux lieux culturels ", Usine C, Montréal. 2, 3 et 4 octobre 1996, Neuvièmes entretiens du Centre Jacques Cartier

Avec ses 700 000 habitants, La Réunion offre une population tout à fait étonnante où les classes sociales ne sont pas calquées sur les groupes ethniques. La ségrégation ne se fait pas au regard de la couleur de la peau, noire ou blanche, mais au regard de la richesse accumulée par les individus. On parle aussi bien de « petits Blancs » que de « petits Noirs ». Riches et pauvres s’opposent, engendrant ainsi un profond malaise social.

une terre du sud

De prime abord, l’île offre le visage d’un site bénéficiant de toutes les infrastructures apportant bien-être et confort. Mais, malgré ses routes, ses hôpitaux et ses écoles, La Réunion sort à peine du sous-développement : la malnutrition infantile est combattue dans les années cinquante grâce aux cantines scolaires, la malaria a été éradiquée dans les années soixante. Lors de ces dix dernières années, l’île est passée d’un sous-développement économique et culturel à une société de consommation à outrance. L’image la symbolisant pourrait être : une couche du Nord sur une terre du Sud.

culture officielle

Jusque dans les années soixante-dix, la culture était diffusée par un centre culturel officiel dont la programmation reposait sur un travail d’amateurs. Destinées aux besoins d’un public bourgeois, les productions réalisées étaient essentiellement des pièces issues du répertoire. Il a fallu attendre la fin des années soixante et le début des années quatre-vingt pour voir émerger l’expression d’une culture à part entière. Sa première manifestation fut la redécouverte et la réactualisation de la musique des esclaves : le maloya. Puis ce fut au tour du théâtre de prendre ses marques.

culture nouvelle et démocratique

Quels que soient les domaines d’expression, pendant ces années la création est restée privilégiée. En laissant de côté les références et les marques d’une culture européenne, il s’est agi de créer une culture réunionnaise nouvelle et démocratique. Il s’est agi également de mêler les publics bourgeois et populaire qui ont chacun une approche antagoniste de la recherche identitaire.

lieux désaffectés

En l’absence de lieu permettant le développement d’une culture indépendante, l’installation dans des espaces désaffectés, industriels ou non, est devenue une nécessité. Le Théâtre Vollard, après s’être temporairement implanté sur l’un des marchés couverts de Saint-Denis, a investi un cinéma désaffecté, à La Possession. L’année 1991 a connu un essor de l’activité artistique avec la multiplication des groupes de musique, des dessinateurs de bande dessinée, d’artistes plasticiens cherchant à exposer leurs créations. À l’initiative du Théâtre Vollard ils se regroupèrent dans une ancienne fonderie de Saint-Denis de La Réunion, les ateliers de Jeumont-Schneider.

convivialité et pluridisciplinarité

L’installation s’est faite sans coordination véritable, ni moyens adéquats à une telle entreprise. Le parti pris a été de troquer cette relative misère contre une indépendance de création et de programmation tout en respectant des principes de base : convivialité et pluridisciplinarité. L’association de musique Palaxa a pu ainsi organiser des concerts et des artistes plasticiens ont pu monter leurs propres expositions. Tout à la fois riche et pauvre, ancien et nouveau, Jeumon est le miroir de Saint-Denis. À la Réunion comme ailleurs, la tentation est forte de créer une culture à deux vitesses. L’une plus élitiste destinée à un public aisé et bourgeois et l’autre plus « accessible » pour le public populaire des banlieues comme celle du Chaudron. Or la friche de Jeumon semble avoir évité cet écueil grâce à la diversité de sa programmation et à sa situation stratégique entre le centre-ville et les quartiers périphériques.

franchir la porte

Malgré sa précarité, malgré ses tôles rouillées et la pluie qui passe au travers, le lieu est parvenu à faire se côtoyer un public de théâtre et d’arts plastiques avec un public plus marginal de concerts. Jeumon est hétéroclite, hors norme. Dans sa démarche, il cherche à ouvrir vers un public peu familier des espaces de diffusion culturelle. Il veut inciter les gens à franchir la porte de lieux culturels qui, souvent, les impressionnent car ils paraissent trop « propres », trop riches. Jeumon réalise des projets éphémères pour qu’à chaque visite le public découvre un lieu remodelé. Il s’agit de présenter la culture comme une surprise, comme une fête à chaque fois renouvelée. Des espaces neutres, comme les friches industrielles, sont particulièrement adaptés à ce type d’expérience car le public peut s’approprier le lieu avant les œuvres.

soutien du pouvoir

En ce qui concerne le soutien apporté par les pouvoirs publics, il apparaît plus que relatif et totalement irrégulier. Tantôt l’autorité politique s’engage à soutenir l’expérience tantôt elle se rétracte. Jeumon se sent pris entre deux feux : recevoir les subventions des collectivités locales et, par là même, accepter un contrôle de son activité ou bien rester totalement indépendant et souffrir d’un manque de moyens dans l’élaboration de ses projets.

soutien du public

Quoi qu’il en soit, le soutien le plus fidèle de cette expérience originale est venu du public. La démonstration la plus impressionnante a eu lieu en 1993. À cette époque, les occupants du site à court d’argent revendiquaient, comme pour les équipements sportifs, de voir l’électricité prise en charge par la ville. L’opération Mille Bougies pour Jeumon a été lancée. À minuit, toutes les lumières furent éteintes et, au cours des deux soirées qui ont suivi, 6 000 bougies furent symboliquement consumées. Le soutien principal de Jeumon est son public. Jeumon se doit de rester créatif et populaire.

 
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