L'occasion manquée, 1987/1999 un centre dramatique de l'océan indien

par Emmanuel Genvrin, in " Le Marg", n°14

Depuis son ouverture, le théâtre Fourcade, devenu théâtre municipal de Saint-Denis est en crise. La compagnie Vollard aurait pu récupérer les lieux en 1991 mais elle préfère mener une expérience pluridisciplinaire à Jeumon tout en revendiquant le fameux statut de centre dramatique, qui lui donnerait de vrais moyens. En décembre 1998 celui-ci ouvre ses portes au Grand Marché, à l’insu du Théâtre Vollard, dans les locaux de l’ex-théâtre Fourcade. Un deuxième scandale du Grand Marché éclate.
Quel est le projet réalisé, qu’est-il devenu depuis qu’on en a dessaisi le Théâtre Vollard ? (1) D’abord, « de La Réunion », le centre est devenu « de l’océan Indien ». L’appellation n’est pas innocente. À la Martinique, le centre s’appelle « de la Martinique », pas « des Caraïbes ». Pour les uns elle prouve le désir de s’intégrer dans un environnement géopolitique — cheval de bataille des intellectuels-pays et de Paul Vergès. Pour les autres c’est une façon de renforcer l’influence de la France dans la région (2) et de mettre à distance une culture créole « politiquement dangereuse » (3) pour s’en remettre à un modèle métropolitain, sinon à une culture universelle, tarte à la crème des discours et des appréciations officielles. L’appellation, confirmée par les objectifs affichés du centre, cache un autre concept : le recours aux ethnies et aux cultures d’origine. L’île serait mal dans sa peau par refus de ses racines et de son identité. Aux yeux de Métropolitains de passage, encouragés par les communalistes locaux, il y a des cultures indiennes, chinoises, africaines qui, séparément, valent mieux qu’une culture créole. Une idée qui parle métissage mais qui pense coexistence entre « peuples qui forment La Réunion » et « s’enrichissent mutuellement de leurs différences »…
En ce qui concerne la création, les véritables objectifs du centre sont masqués. Pour éviter les remous une première programmation annonce des co-productions avec l’essentiel des compagnies réunionnaises — sauf la troupe Vollard. En réalité le directeur Vincent Colin a bel et bien été engagé comme « créateur » (4). Il a les moyens du Centre et quelques années devant lui pour s’imposer et réorienter les goûts du public. D’autant que la concurrence est rude. Le théâtre de Champ Fleuri annonce une programmation de spectacles métropolitains. Affaiblie, désarmée, la création locale doit faire face à la surenchère des importations.
Le projet est atteint de bureaucratisme aigu. Contrôlé de bout en bout par les fonctionnaires (5) il est une caricature d’institution des Dom-tom et l’exemple même d’un fonctionnement administratif dépassé. Ses finances sont plombées par les sursalaires et la pléthore de personnels. A l’heure où la réforme de la fonction publique parait inévitable (6) le centre dramatique ajoute une structure ingérable de plus, mal soutenue par les collectivités locales.
Lors de son lancement le CDR affiche « théâtre cherche public ». En niant qu’un public soit constitué depuis quinze ans et en ignorant le bon niveau de la production locale on renvoie La Réunion à la case départ. La Réunion est victime d’un processus d’infantilisation, de régression et de négation d’elle-même. Comment ne pas parler de colonialisme, de retour en arrière ?

Quel avenir ?

Le Centre dramatique de La Réunion aurait dû permettre à une génération de comédiens et de créateurs émergents des années quatre-vingt d’assumer leurs responsabilités et de prendre en main l’avenir culturel de l’île. Ils y étaient prêts, reconnus chez eux et en métropole, ayant établi des relations de respect et de reconnaissance avec le milieu professionnel, ayant créé au long de leur itinéraire des relations stables et authentiques avec leur public. Aujourd’hui ils font face à un avenir professionnel incertain, à des destins personnels marqués par le doute, le chômage et l’émigration. C’est un gâchis. Élite de leur île, vrais artistes, ils peuvent se sentir amers et floués. Le ministère de la Culture et le secrétariat d’État à l’outre-mer ont manqué à leur devoir. La responsabilité des élus et des administratifs réunionnais n’en est pas moins accablante. En dépit des discours ils n’ont pas défendu le public ni les artistes de leur île. Alertés à temps, prisonniers ou complices du système, ils n’ont pas pesé sur la décision.

Notes

1. Robert Abirachaed, directeur des Théâtres, attribue en 1988 au Théâtre Vollard la préfiguration du Centre Dramatique de La Réunion. retour

2. Sans vraiment l’accord de ses voisins la France considère qu’elle a une mission et des intérêts dans la région océan Indien. Aujourd’hui au nom de l’Europe et de la Francophonie, La Réunion, « porte-avion de la France » est une base de reconquête d’influence à Madagascar. À l’île Maurice elle défend la « population générale », ayant conservé Mayotte elle intervient aux Comores, elle a des vues sur l’Afrique australe… Un réseau de centres culturels et d’Alliances françaises quadrille l’océan Indien où les groupes réunionnais ont l’habitude de se produire. retour

3. Pierre Luc Bonnin, conseiller théâtre à La Réunion, in Action théâtre n° 10, automne 1998. retour

4. id. retour

5. Marie-Angèle Rabaneda, sous-directrice à la direction des affaires culturelles, est nommée à la gestion du centre dramatique. À la Réunion, les fonctionnaires et assimilés, perçoivent des revenus sous forme de salaires et de primes supérieurs de 50 % à ceux de métropole. Ces mesures concernent le personnel des Drac et des collectivités locales ainsi que le personnel des établissements culturels institutionnels. Le personnel et les comédiens de structures indépendantes qui n’ont pas ces privilèges ou les refusent, militent pour l’égalité. Il est difficile de faire cohabiter ou travailler ensemble deux régisseurs ou deux administratifs dont les salaires varient du simple au double. Par ailleurs un lobby des fonctionnaires s’occupe de pérenniser le système et d’en contrôler l’accès. Confier le CDR à la troupe Vollard revenait à faire entrer le loup dans la bergerie, les positions de la compagnie étant claires à ce sujet. retour

6. Les émeutes de 1997, dites de la « révolte des fonctionnaires » ont renvoyé aux calendes grecques la réforme indispensable de la fonction publique dans les Dom-tom. Les sursalaires ont un effet inflationniste sur les prix et pervertissent le coût et la valeur du travail indépendant. La soumission à l’autorité et à la hiérarchie, la toute puissance de l’administration imprègnent le vécu réunionnais. Les relations sont maintenant tendues entre un premier monde de fonctionnaires et de cadres aux salaires indexés, un deuxième productif formé d’artisans et de petits commerçants écrasés d’impôts et de salariés du privé mal payés, un troisième formé de chômeurs et d’exclus en révolte sporadique. retour

 
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